Les pièges de l'entreprise numérique

30 septembre 2016  Par          Partagez

L'entreprise numérique et la transformation digitale, ce ne sont pas que des promesses de mieux-être...

Pièges de la transformation digitale
L'avenir contient de grandes occasions. Il révèle aussi des pièges. Le problème sera d'éviter les pièges, de saisir les occasions et de rentrer chez soi pour six heures. Woody Allen
Nous ne vivons pas dans un mode idéal. Les dirigeants, managers, actionnaires, salariés, clients, sous-traitants, partenaires etc... ne partagent nécessairement les mêmes intérêts, ni les mêmes ambitions.

La sempiternelle course à la productivité et, corollaire, la recherche des coûts les plus réduits, conjuguées à une collecte tous azimuts des données, risquent de nous mener à un modèle de société où l'humain ne trouvera pas nécessairement la place qu'il aurait pu espérer.

Ainsi, les facilités de connexion au système d'information de l'entreprise et la banalisation des instruments de type smartphones et tablettes conduisent irrémédiablement à détruire la frontière entre temps de travail et temps de loisirs. C'est un premier piège et ce n'est pas le seul, loin s'en faut. Voyons quelques pièges qui seront bien difficiles à éviter.

1) Les pièges de la connexion permanente

Le risque de confusion entre temps de travail et temps libre n'a jamais été aussi présent. Avec les possibilités d'accès au Système d'Information de l'entreprise depuis son propre équipement, voir notamment le BYOD et la BI Mobile, la porte est déjà grand ouverte sur un monde de connexion permanente où il sera bien difficile de se décharger un instant du poids du fardeau de ses obligations professionnelles.

Avec des objectifs de performance toujours plus difficiles à atteindre, l'accélération de tous les cycles, qu'ils soient de conception, de production ou de support, et des mentalités conditionnées à la compétition individuelle, espérer échapper au piège de la connexion permanente n'est qu'un rêve éveillé.

En tout cas dans la situation actuelle du monde du salariat et plus généralement de l'emploi. Il est vrai aussi que les chiffres du chômage toujours en hausse, et ce quel que soit le mode de calcul, sont aussi un bon outil de pression pour contraindre à tout accepter, même l'inacceptable.

Toutefois, la question du droit à la déconnection est enfin d'actualité. Il était temps, la question est brûlante. Cela dit, elle n'est pas vraiment aisée à résoudre en satisfaisant toutes les parties prenantes.

Et il est vain d'attendre des "réformateurs" du code du travail actuel une solution digne de ce nom. Ces "simplificateurs" conçoivent encore le salariat comme au XIXème siècle. Ils ne semblent pas avoir perçu les enjeux et conséquences de la révolution numérique. Sans contrefeu, une société exigeant qu'une part croissante de la population soit disponible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 n'est plus tout à fait une dystopie.

2) La fin du salariat ?

Ce thème peut bien entendu être poursuivi avec les nouvelles formes d'emploi, telles que l'"ubérisation" des métiers ainsi que les plates-formes proposant des micro-tâches pour de micro-rémunérations (voir Fiver, Mechanical Turk...). Scénario catastrophe : sont-ils les précurseurs d'un nouveau marché du travail ? Sur ce thème, bien d'autres sujets méritent d'être traités :
  • Le télétravail qui, lorsqu'il est imposé, comporte son lot de contraintes.
  • Le contrôle généralisé des salariés qui peut rapidement devenir un véritable flicage de tous les instants...

3) La transformation digitale

Au cours de cette étude, il est vrai que l'on accorde la priorité à l'aspect communication étendue et ses apports au processus de décision. La transformation digitale massive est un peu mise de côté. C'est pourtant bien sur cet aspect que les entreprises, de services notamment, réalisent les gains de productivité les plus conséquents... Bien entendu, pas de secret, ces gains de productivité sont le fruit des licenciements massifs. Les schémas ne changent pas.

Comme le relève Daniel Cohen dans son ouvrage "Le monde est clos et le désir infini", en substance, si l'entreprise numérique est riche de promesses, elle se caractérise pour le moment bien plus par des vagues de licenciements que par des embauches massives...

La nouvelle ère de plein emploi ne semble pas pour demain. Malgré les promesses alléchantes des politiques les plus "branchés", ce n'est malheureusement pas la transformation digitale à tout crin qui relaiera l'industrie, en tout cas en ce qui concerne le potentiel d'emploi et donc la réduction du chômage.

4) Robotisation, pouvoir des algorithmes, Big Data

Plus on numérise, plus on crée des données, plus on nourrit le Big Data et plus les "techno-maniaques" frétillent d'impatience. Ils imaginent ainsi remplacer l'expertise des professionnelles par des algorithmes exploitant cette masse conséquente de données. Le progrès est en marche cherchent-ils à nous convaincre...

5) Le pouvoir appartient à celui qui possède les données

Avec l'internet des objets et la multiplication à l'infini des objets connectés, la donnée devient l'or noir du XXIème siècle. Les compagnies d'assurances proposent déjà des contrats spécifiques associés à un suivi précis de nos modes de vie...

Poussons plus avant le piège de la connexion permanente...

Rester en alerte 7 jours sur 7, 24 heures sur 24

Travailler le dimanche, le soir, augmenter la durée du travail hebdomadaire, réduire le nombre de jours de congés et supprimer les ponts
Bref, travailler plus. Toujours plus. C'est là l'unique mot d'ordre de notre époque.
À entendre ceux qui détiennent l'autorité de parole dans les médias, ce serait la solution miracle à tous nos maux, Nous allons ainsi résoudre les questions du chômage de masse, de la compétitivité (c'est quoi au fait ?) et de la croissance atone, n'en doutez pas...

Et quand on ne travaille pas, que fait-on ? On dort, on flâne, on bouquine, on se repose ?
Que nenni !
On consomme !
Les boutiques en ligne sont ouvertes 24 heures sur 24. D'ailleurs, les vacances bien méritées sont aussi des instants de consommation, on voyage, on accumule des miles, bref on dépense.

Pas question de passer du temps à paresser, à rêver, à bailler aux corneilles. Le farniente (fare niente, ne rien faire), c'est-à-dire, ni produire ni consommer, est devenu le nouveau péché capital selon les tables de la loi de la société actuelle définitivement soumise aux règles des marchés mondialisés.

Travailler et consommer, c'est votre responsabilité, une responsabilité « citoyenne» semble-t-on nous transmettre à tout instant en manière de message subliminal.
(Vous souvenez-vous du film culte "They live" (Invasion Los Angeles) de Carpenter ? Grâce à des lunettes spéciales, le héros découvre les vrais messages cachés sous les affiches publicitaires : OBEISSEZ, NE DORMEZ PAS, CONSOMMEZ, PAS D’IMAGINATION, NE QUESTIONNEZ PAS L’AUTORITE...)

Il faudrait donc accepter que nos vies personnelles soient désormais soumises aux principes d'optimisation de l'entreprise industrielle, modèle Taylor/Ford/Toyota, toujours en chasse des « temps perdus », synonymes de « temps improductifs ».

Les US ont un peu d’avance sur ce thème. Pour mieux comprendre où l'on se dirige si l'on ne réagit pas rapidement, Jonathan Crary a écrit un très bon bouquin dont le titre bien choisi résume le thème ici abordé : 24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep

24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep de Jonathan Crary

*****
La critique : un excellent ouvrage qui, en substance, dénonce la quasi victoire du « capitalisme » sur notre temps de sommeil. Le titre exprime bien le propos : que nous soyons toujours plus disponible au service de la machine commerciale, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour produire ou consommer. C'est d'ailleurs là, d'après l'auteur en tout cas, le principal intérêt des technologies de la communication et du numérique : nous transformer en producteurs-consommateurs à temps complet.

L'auteur développe son raisonnement en 4 chapitres courts et bien articulés.

Il dénonce ainsi la logique de « changement permanent » dans laquelle nous sommes tous aujourd'hui plongés, toujours en phase d'apprentissage d’un nouvel outil, d'une nouvelle appli; nous consacrons la majeure partie de notre temps disponible aux questions « opérationnelles », et il nous reste guère de temps pour prendre un peu de recul, s'accorder des instants de rêverie et réfléchir à des thèmes plus profonds

Toujours selon l'auteur, les technologies et le numérique contribuent quelque part à briser les liens sociaux naturels (voilà un sujet polémique s'il en est), ce qui facilite la surveillance et le contrôle (en référence à Foucault) que ce soient aux fins commerciales ou politiques (et ce ne sont pas les révélations de Snowden qui le contrediront).

À mon avis, ce livre est un bon contrepied pour modérer le discours des « techno-idolâtres » occultant encore aujourd'hui toutes les formes de réaction pour une réorientation des technologies au service des utilisateurs/citoyens. Il ne s'agit pas non plus d'un livre réactionnaire, le propos est construit et ce sont plutôt les dérives non démocratiques que dénonce l'auteur.
À rapprocher de Sherry Turkle (Alone Together) et de Evgeny Morozov (Pour tout résoudre cliquez ici - l'aberration du solutionnisme technologique).


24/7:
Late Capitalism and the Ends of Sleep

Jonathan Crary
Verso
144 pages 10,70 Euros

À juste titre, ce livre a rapidement été traduit en français :


24/7:
Le capitalisme à l'assaut du sommeil

Jonathan CRARY
Grégoire CHAMAYOU
Zones
144 pages 15 Euros
Libraires en ligne

www.amazon.fr

À ce sujet, voir aussi


Ressources web

Lecture recommandée

"Le monde est clos et le désir infini"

de Daniel Cohen
ALBIN MICHEL
220 pages 18 Euros

www.amazon.fr

Le mirage numérique : Pour une politique du Big DataLe mirage numérique Pour une politique du Big Data

de Evgeny Morozov
Les Prairies Ordinaires
130 pages 16 Euros

www.amazon.fr

A quoi rêvent les algorithmes : Nos vies à l'heure des big dataÀ quoi rêvent les algorithmes
Nos vies à l'heure des big data


de Dominique Cardon
La république des idées
105 pages 12 Euros

www.amazon.fr

Qu'est-ce que le Digital Labor ?Qu'est-ce que le Digital Labor ?

de Antonio Casilli et Dominique Cardon
Éditions INA
104 pages 6 Euros

www.amazon.fr


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